Ce que dix semaines avec une jambe cassée m’ont appris
Le jour J
Début février, je me casse la jambe en montagne. Une chute brutale, inattendue, qui bouscule mes repères en quelques secondes.
Je me concentre sur l’essentiel : les secours pour rejoindre le centre médical, le diagnostic de la fracture, les premiers soins. Une forme de lucidité s’installe. J’agis presque automatiquement, en mobilisant mes ressources.
Et déjà, une autre réalité s’invite : comment maintenir les engagements clients ? Comment continuer le quotidien de Développer les talents malgré l’imprévu ?
Les jours suivants : accepter, s’adapter, se donner un cadre
Les premiers jours sont rythmés par la gestion de la douleur, les rendez-vous médicaux, l’apprentissage du fauteuil roulant, le repos, et surtout, le soutien de mes proches : présents, attentifs, essentiels.
Je mesure concrètement ce que “être entouré” veut dire.
Sur le plan professionnel, mon rythme reste soutenu.
Je sais qu’il faut lever le pied, c’est le cas de le dire ! En réalité, ce rythme m’apporte un cadre précieux pour structurer mes journées, garder un cap, préserver mon moral
Une rencontre change mon regard
Dès la 3ème semaine, la rencontre avec le kiné marque mon parcours. Il me propose une véritable approche globale. Une manière différente de comprendre ce que vit le corps et de le reconstruire durablement :
« Votre corps, c’est comme une équipe. Quand un membre est en difficulté dans son rôle, c’est important de continuer à le mobiliser.
Ça lui permet de rester dans l’équipe et de retrouver ses repères au moment où il ira mieux.
Votre jambe, c’est pareil : chaque petit mouvement du pied, de la cheville, rappelle au reste de votre corps qu’elle existe. »
Cette métaphore m’interpelle.
Elle remet du mouvement là où il y a immobilisation, elle redonne une place active à ce qui est fragilisé, elle invite à ne pas “mettre de côté” ce qui ne fonctionne pas… et plutôt à l’inclure autrement.
Ce que mon corps m’apprend… sur mon métier
Je réalise à quel point ce que je vis fait écho à mon métier.
Dans mon métier, j’accompagne des équipes, des professionnels, des organisations à traverser des périodes de tension, de transformation, parfois de fragilité.
Et soudain, cette situation me place de l’autre côté : fragilisée, ralentie, dépendante.
Ce que mon kiné exprime à propos du corps résonne avec ce que j’observe dans les collectifs : Quand une partie est en difficulté, la tentation est grande de la mettre de côté, de compenser, de faire “sans”, d’attendre que ça passe.
Ce que j’expérimente, dans mon corps, c’est l’inverse : continuer à mobiliser, même légèrement, continuer à inclure, même différemment, continuer à faire une place, même fragile. C’est ce qui permet la reconstruction.
Dans une équipe, c’est pareil : un collaborateur en difficulté, un service sous tension, une dynamique qui se grippe… ce sont parfois des endroits que l’on évite, que l’on contourne, que l’on “met en pause”.
Or, c’est là que se joue quelque chose d’essentiel. Ce n’est pas en excluant qu’on répare. C’est en maintenant du lien, du mouvement, de l’attention. Même minime. Même imparfait.
Une autre manière d’accompagner
Cette expérience déplace ma posture.
Elle m’invite davantage à respecter les rythmes, à encourager le mouvement, même discret, à considérer chaque fragilité comme une partie prenante, et non comme un problème à isoler.
Je mesure aussi, de l’intérieur, ce que signifie avoir besoin de soutien, accepter de ne pas tout maîtriser, continuer malgré l’incertitude, se réparer.
Autant d’expériences que vivent les personnes que j’accompagne et qui résonnent aujourd’hui autrement en moi.
Un apprentissage systémique : avancer avec ce qui est là.
Dans un corps. Dans une équipe. Dans une organisation.
En impulsant du mouvement. En intégrant. En ajustant.
C’est là qu’émerge une solidité durable.
