Il y a ce moment rare en atelier, comme suspendu. Les post-it s’accumulent sans qu’on ait besoin de relancer. Les participants parlent entre eux sans lever la main. Les idées fusent, les regards pétillent. Quelqu’un dit : « Attends, je note ça ! » Et là, vous regardez l’heure… avec une légère panique : il est déjà 16h30. Bienvenue dans le flow.
Mihály Csikszentmihalyi (prononcez Me High? Chick sent me high!) a théorisé le flow. C’est un état de concentration optimale où l’on est totalement absorbé par une activité, au point d’en oublier le temps, la fatigue… et parfois le café qui refroidit à côté. Le flow apparaît quand trois ingrédients sont réunis :
- un objectif clair (on sait ce qu’on fait),
- un défi à la bonne hauteur (ni trop simple, ni trop angoissant),
- et un retour immédiat sur ce qu’on produit (on voit que ça avance).
Le flow, c’est l’art d’éviter le tunnel de l’ennui. « On a 45 minutes pour lister des idées ? Ah… d’accord… » Résultat : trois post-it, un bâillement discret, et une discussion annexe sur la machine à café. Le flow, c’est aussi celui d’éviter la panique collective. « Donc en 20 minutes, vous allez reformuler la vision, définir trois axes stratégiques et prototyper une solution innovante. » Regards vides. Une personne demande : « On peut reposer la consigne ? » Une autre vérifie son téléphone « juste deux secondes ». Un groupe en sous-régime ou un groupe en surcharge, tout facilitateur a vécu ces deux extrêmes. Dans les deux cas, pas de flow, juste de la survie.
La prise en compte du flow commence bien avant l’atelier, dès la phase de conception. Est-ce que cette activité est vraiment un défi pour ce groupe précis ? Comment les participants sauront-ils qu’ils avancent ? Le rythme est-il respirable ? Concevoir un atelier, c’est régler un curseur et pas écrire un programme. Un bon atelier n’est pas celui où tout est verrouillé, mais celui où les participants peuvent se perdre juste ce qu’il faut… sans jamais décrocher. Le plus beau, c’est que le flow ne se décrète pas, on peut seulement l’inviter. Comme ce moment où une activité prévue pour 20 minutes dure finalement 40, parce que « là, il se passe quelque chose ». Ou lorsque ce participant habituellement discret prend le feutre et dit : « Attendez, je crois qu’on tient un truc ! »
À ce moment-là, vous n’êtes plus animateur, vous êtes gardien du feu. Vous protégez la dynamique. Vous repoussez la pause de cinq minutes. Vous laissez filer, même si le déroulé initial proteste intérieurement. Faciliter, c’est chorégraphier l’attention. Un atelier bien conçu, c’est comme une bonne piste de danse : le cadre est là, la musique démarre… et à un moment, plus personne ne regarde ses pieds.
Et si, à la fin, quelqu’un dit : « C’est passé vite, non ? », vous pouvez sourire, Csikszentmihalyi était dans la salle.
