Et si la facilitation insufflait un langage « commun » ?

Préambule

Point de départ

Pour notre rencontre d’équipage mensuelle via notre plateforme de visio (BigBlueButton), Franck propose un atelier d’interview-rédaction collective pour produire un article de blog. Un atelier qui serait réalisé en « intelligence collective à organisation spontanée » – donc sans pré-pa-ra-tion !

A posteriori, voici comment cet atelier s’est déroulé au fil de l’eau

inclusion : photolangage, nous avons choisi une carte pour illustrer et décliner ce qui nous tient à cœur dans nos interventions / activités Développer les talents

cadrage : s’organiser là maintenant à nous 12 en visio, pour choisir comment produire, dans l’heure 1/4 qui suit, une rédaction collective d’un article pour notre blog en utilisant comme support notre cloud et nos outils d’écriture collaborative (OnlyOffice), avec comme proposition de départ, l’interview d’un facilitateur au sujet d’une récente intervention

organisation trouvée tous ensemble en 1/4h en mode pop-corn-rétention-des-idées-qui-génèrent-de-l’adhésion-de-l’envie :

– 1 pool interviewers

– 1 pool transcripteurs

– on change les rôles au bout d’1/4h

– l’interviewé peut renvoyer une question au groupe

en cours d’interview deux points d’organisation émergent :

– pour clore l’interview, un debriefing où, chaque équipier fait écho à ce que nous venons de faire et vivre ensemble : relate une expérience, partage son sentiment, son ressenti, son analyse, tout cela viendra enrichir le contenu de l’article comme des éclairages croisés

– clôture de l’atelier : ce que vous regretteriez de ne pas avoir dit maintenant

Remarquons sur ce déroulé

Attention : la « recette » ci-dessus n’est pas à mettre entre toutes les mains. En effet, nous soulignons que nous avons pensé jouable le « sans préparation » en nous reposant sur le fait qu’il s’agit d’un groupe de professionnels rompus aux techniques de facilitation en intelligence collective, ça aide.

Interview et rédaction collaborative

Quel est le contexte de l’intervention de formation ?

le projet encadrement et accompagnement

le projet encadrement et accompagnement

Il s’agit d’une intervention auprès d’une association de réinsertion/préinsertion pour des personnes en difficulté sociale et économique. Cela se passe à Colmar en présentiel dans les locaux de l’association.

L’association compte une soixantaine de salariés, en CDD de 24 mois, financé par le Fond Social Européen.

L’objectif de ces 24 mois est de se réhabituer au rythme de travail, et de s’insérer dans le travail dans la société française. Après 24 mois, les salariés peuvent accéder à l’emploi et/ou à des formations via Pôle Emploi.

L’intervention s’adresse à un groupe de 10 personnes retraitables, entre 56 et 63 ans, 5 femmes, 5 hommes.

Cette intervention s’inscrit dans le cadre de l’information et la préparation à la retraite sous forme d’une formation de 2 jours.

Un intervenant santé permet d’accompagner les stagiaires à imaginer comment prendre soin de sa santé pour « être en forme demain ».

Un intervenant « expert retraite » éclaire les stagiaires sur les dispositifs administratifs et légaux.

Qu’est ce qui s’est passé de particulier lors de ces 2 jours ?

Les 2 jours étaient particuliers.

Ce qui était particulier : parmi les 10 personnes, 5 non francophones – 6 langues différentes.

Deux membres du groupe ont assuré la traduction pour les non francophones (6 langues différentes !) Nous avons réussi à nous débrouiller et à nous comprendre « tous ensemble ».

Malgré l’impact du temps de traduction, nous avons déroulé tout le programme ! Et les participants ont atteint les objectifs des ateliers ! 🙂

Les experts ont réussi à s’adapter et à réduire le contenu de leurs interventions.

Quelle a été ta première réaction lorsque tu t’es rendu compte que la moitié de la salle ne parlait pas français ?

Première réaction de réflexe : je me suis automatiquement recentré. J’ai été ramené ici et maintenant, particulièrement centré.

J’ai mis mon déroulé sur le côté et j’ai décidé de le reprendre quand je me sentirai moi-même en contact avec chacun des membres du groupe. Temps de l’inclusion pour que chacun soit présent et prêt à participer. Une inclusion prévue de 5’ a duré 50 minutes.

Comment tu l’as vécu et quels sont tes enseignements ?

J’ai adoré cette expérience.

J’ai fait ce que j’aime vraiment faire, je suis allé à la rencontre des gens, au contact.

Cela m’a rempli.

Notre façon [chez Développer les talents] de faire le déroulé pédagogique est très agile. J’ai pu déplacer et intervertir des blocs au fur et à mesure de l’avancement de la formation.

J’ai éprouvé les fondamentaux de la facilitation.

Cela tient la route même avec des personnes dites « inadaptées ».

Quels sont les fondamentaux qui t’ont le plus servi ?

Les règles et les droits.

Recadrer les interruptions vis à vis des uns et des autres.

Les consignes simples et précises (notamment pas de rebonds sur les feed-back de chacun) les redire et expliquer tant qu’une personne à un doute.

L’alternance position haute et basse avec des positions extrêmes. Par exemple en position basse, je me suis payé le luxe de sortir de la salle après avoir vérifié que chaque petit groupe était lancé et autonome. Et par ailleurs en position haute, j’ai été très cadrant, en position de sachant et/ou d’interdisant, toujours dans une forme d’expression bienveillante et responsabilisante (non-infantilisante).

Accepter et tenir la grown/groan zone. Jusqu’à ce que quelque chose en sorte !

Être particulièrement déterminé pour aboutir à chaque récolte intermédiaire et à la récolte finale.

Comment as tu constitué les groupes vis à vis des barrières de langue ?

Les personnes qui ne pouvaient pas se passer de traducteur n’ont jamais été séparées.

A t’entendre, y’avait plus de barrière de langue… ?

Vers la moitié du 2ème jour, je me suis rendu compte qu’ils se parlaient avec un dictionnaire qui n’existe pas. Ils ont l’habitude de travailler ensemble mais ils ont un vocabulaire qui est aussi gestuel, comportemental, tout à fait efficient pour se comprendre les uns les autres.

Comme des enfants qui sont en vacances, qui parlent chacun dans leur langue et qui se comprennent !

Qu’as tu utilisé comme outil ?

transition activité-retraite atelier boussole

transition activité-retraite atelier boussole

Une boussole pour déterminer une projection de la vie à la retraite.

Pour chaque atelier de partage, demander de prendre un papier et écrire en temps individuel avant de partager, pour gagner du temps et partir d’une matière déjà élaborée.

Malgré tout ce qui s’est passé, vous avez atteint vos objectifs. C’aurait été quoi ne pas les atteindre ?

J’ai d’abord réussi à tenir mon rôle de facilitateur. Je les ai laissé produire.

C’est les stagiaires qui ont atteint l’objectif. Chacun est reparti en ayant fait la synthèse de ce qu’il avait collecté et produit durant ces 2 jours et a raconté son récit.

Puis je les ai questionné sur l’action concrète du premier pas qu’ils allaient engager pour leur retraite.

Le client, l’équipe des encadrants, m’ont avoué après qu’ils ne pensaient pas que ça marcherait… de leur point de vue à eux l’objectif a été dépassé.

Des exemples de ce avec quoi ils sont partis ?

Ex : grandes vacances / continuer à travailler / m’occuper plus de mes petits-enfants / entraide avec les gens autour de moi / remettre en place une entreprise individuelle car je vois qu’on est tous capables de travailler encore à la retraite / je vais prendre du repos, continuer les relations d’entraide et je vais arrêter de fumer / trouver une personne pour m’aider à faire le tri entre ma situation et les aides / …

Quels sont les moments clés de ta propre facilitation qui ont fait la différence pour que ça fonctionne ?

Ta question m’invite à observer mon fil rouge, qui me dit quand « là je suis à ma place ». C’est une sensation pour moi : que je suis en contact, en relation avec le groupe, avec sa dynamique, et tant que je n’ai pas eu cette sensation, j’ai continué à blinder le process d’inclusion. J’ai noté que les personnes repérées comme les plus septiques, sur la défensive, ont changé de comportement, à un moment donné elles se sont sentis concernées. J’ai continué à observer. Les plus timides ils font quoi ? Ah et cette dame là, elle poserait peut-être bien une question, je lui demande. Oui elle tend la perche ! Etc.

A un moment donné chacun s’est senti concerné à son niveau, et c’était parti pour la dynamique de groupe.

Ça je le repère par rapport à une sensation. Si je ne me sens pas à ma place, j’y travaille en live avec le groupe.

Qu’est-ce qui a changé pour toi entre avant et après ?

Je suis encore en train de digérer cela.

Sur 2 plans :

Le plan pratique de ma technique professionnelle : j’ai confiance dans le processus, je l’ai éprouvé, je sais comment aller le chercher et adapter ma propre posture. Ça je crois qu’à partir d’aujourd’hui je peux me dire que c’est dans la boîte.

Sur le plan sociétal, par rapport à la différence de culture… dans la culture française le coaching et certaines formations ne concernent que les managers et certains niveaux hiérarchiques. Et je me dis que non, en fait cela marche pour tout le monde ! Même ceux sans ressource.

Grosses différences dans les conclusions et les résultats par rapport aux salariés d’autres entreprises, disons avec une retraite assurée. Dans ce groupe là, avec une retraite plus qu’incertaine, tous prévoyaient une continuité sociale d’entraide. Aucun n’avait une vision « juste pour lui » de sa retraite.

=> Nos outils ont la capacité à répondre à tous les niveaux sociaux.

transition activité-retraite les boussoles

transition activité-retraite les boussoles

La sélection de verbatim des participants en fin de stage vaut mieux qu’un long discours

  • Nous travaille ensemble depuis longtemps, nous pas connaître comme ça comme aujourd’hui. Toi [le formateur] tu fais passer nous comme si même langue et sans disputes religions, politiques, mon pays ton pays. Je découvre chacun ici différent et nous rencontre vraiment.
  • Passé deux jours très bien. On a même pleuré. On va pas oublier ce stage. J’ai reçu une préparation de retraite pour vivre, pour communiquer. Merci pour tous les copains.
  • J’ai trouvé grande tranquillité. C’est facile d’être humain. Je trouve tout le monde ici sympa. Comment ça se passe pour chacun nous sommes différents. Là j’ai bien mémoirisé [oui, parfaitement, mémoirisé!] tout le monde, et la force de chacun, le sentiment de toucher le cœur de chacun.
  • Knowledge. Tout le monde très gentil. I miss you.

Des petites captures des uns par les autres

verbatim de Franck à la volée

« J’ai vécu un truc de ouf : ils parlaient avec un dictionnaire qui n’existe pas » antibabel !

« Je suis d’abord revenu à moi même, pour ensuite être en mesure d’aller vers chacun d’eux »

« J’ai réussi à tenir mon rôle, et les stagiaires ont réussi à atteindre l’objectif »

idées clés pour titre et sous titres

Et si la facilitation insufflait un langage « commun » ?

Redevenir humain devant l’écoute et la bienveillance

Retrouver le lien avec son humanité

Effet miroir d’une situation ingérable

Se sentir le droit d’être

Offrir …

Quand sentir et dire : Je suis vivant ! je suis libéré !

Toucher le cœur

Être et mettre en sécurité

Écho du partage

Débriefing à chaud des équipiers sur cet atelier interview-co-rédaction

Au delà des langues parlées les uns les autres, il y a la langue de la facilitation, un langage qui permet de communiquer ses sentiments, ses émotions.

Jusqu’ici, j’ai refusé de faciliter avec des personnes qui ne parlaient pas français. Ton expérience, Franck, m’a fait changé d’avis.

une écoute de ta part absolument magique, tu étais là pour eux

l’inclusion leur a permis de comprendre cela rapidement

cela a donné l’élan

on devrait parfois y passer plus de temps d’écoute, y compris avec des personnes intellectuellement cortiquées

Ce qui m’a touché le plus, c’est de voir que tu as pu te recentrer sur l’essentiel

Comment tu abordes, avec cette situation, tu es blindé

tu as parlé du levier des règles et des droits

Ça m’est arrivé d’avoir des personnes qui faisaient des retours « c’est juste simple la vie quand tout d’un coup y’a pas de pression, et qu on parle de manière tranquille et bienveillante »

La règle de St Benoît : Cela me fait penser aux bénédictins qui ont une règle : avoir le droit de transgresser du moment qu’on s’en rend compte et qu’on le partage

idem méta-règle en systémique

Permettre dans un commandement hiérarchique, de dire quelque chose qui va à l’encontre – cf article d’Hélène.

Comment on te ramène toi, à l’endroit ou sa te touche

c’est normalement pas tellement gérable, c’est un miroir de ce qu’ils vivent eux

tu t’écartes de ce que tu as prévu, et tu fais une priorité : faire que chacun se sente bien

c’est ça le sens de la facilitation : ce n’est pas l’outil, c’est la position du facilitateur, qui fait la différence, un tempo d’ouverture, de lien,

tu as été avec, tu as permis de te laisser toucher toi, et aux autres de se laisser toucher eux

le résultat, c’est une émanation de ça. Se sentir le droit d’être

J’ai été marquée par le fait que d’habitude tu travailles avec des cadres. Cette occasion de te positionner sur une date pour faciliter t’a donné l’occasion de vivre en toute complétude la manière que tu as choisi de vivre ton métier de facilitateur.

Une surprise mutuelle de ce que tu as pu leur apporter et ce qu’ils t’ont apporté. Je me demandais ce que tu leur as dit du fait que « toi tu t’étais enrichi de ces 2 jours avec eux ».

Qu’as tu ressenti après tout cela ? Je me suis senti comblé (même si c’est plus fort que cela aussi ) « un gros Kiffe ! ». Moi Djeneba, en t’entendant avec ta voix et en te regardant, je ressens comment tu as « kiffé » pour reprendre ton expression.

Franck, c’est important de pouvoir venir le partager au grand groupe, c’est une partie de se qui est important pour moi.

J’avais l’impression que cette formation était faite pour toi, cette aventure

Je prends un point pour demain, de prendre plus de temps pour le démarrage du groupe.

le dénominateur commun des formations et facilitations proposées par l’équipage : aider le groupe et les gens à retrouver le lien avec leur propre humanité, ce qu’on peut perdre dans l’action et les challenges

je suis très touché, cela me fait bouger de manière inattendue

je suis frappé par : pourquoi un client nous choisit, nous choisit pas ? au fin du fin, qu’est ce qui a fait que vous êtes satisfait, personne ne se réclame d’un outil ou d’une chapelle, à chaque fois c’est la qualité du lien qui fait la différence, notre capacité à faire alliance. La capacité de Franck à revenir à soi-même pour être pleinement présent pour revenir à chacune des personnes. J’ai kiffé, c’est le mot du jour.

Ton doux, religieux, tout en concentration.

Je t’ai senti pleinement vivant, ici et maintenant.

tu nous as partagé la sécurité de se reposer sur le processus, être là, me recentrer sur « je suis vivant », c’est une autre manière

Ce que je regretterais de ne pas avoir dit avant de partir de notre rencontre d’équipage…

« sois libre quand tu fais tes facilitations, mets le lien avec le groupe avant tout »

« il me manquait un morceau dans cette histoire, et nous venons de le vivre ensemble »

« sur des expériences aussi fortes, le partage écrit ne permet pas d’être en lien autant qu’on vient de le faire – très heureux de vivre ces moments d’équipage »

« la manière même dont Franck propose l’expérience me met en sécurité »

« les 2h qu’on vient de passer, il y a caisse de résonance, d’en faire quelque chose dans nos cœurs, et caisse de résonance d’en faire quelque chose Franck »

« on continue de travailler sur le cœur du facilitateur, y a pas grand chose de plus intéressant pour toucher le cœur des participants »

« en parlant de l’humain dans notre échange, mon expérience Cap 60 depuis tout ce temps, j’emporte avec moi ma posture de facilitatrice et je l’adopte avec attention dans toute ma vie, ça m’enrichit, ça me rend meilleure, j’étais ouverte ainsi à la rencontre et à la relation pendant mes interventions de formation et même avec les personnes que j’ai rencontré en chemin (ma logeuse en B&B – les 3 personnes qui m’ont prises en auto-stop » j’ai vécu des rencontres incroyables »

« quand tu parlais, les questions qui me venaient, qui sont ces gens, des hommes des femmes, des accents, des odeurs, des corps pour que je m’occupe des gens. Sur la notion du cœur du facilitateur, il est facilement plein de peur à chercher à se rattraper à la barre. Les gens ont peur, d’abord ! »

BIBLIOGRAPHIE POUR ALLER PLUS LOIN

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Au cours de 25 années de projets techniques pour l’industrie et le tertiaire, ma sensibilité m’engage au service de la qualité des relations humaines et professionnelles. C’est en premier lieu sur le terrain de l'entreprise que j’expérimente intuitivement la résistance au changement. Ma quête de sens, les rencontres et les formations m’orientent vers le métier “d’accompagnant du changement”. En ce sens, je conjugue depuis 2010 des pratiques telles que le Kototama (mouvements corporels et sons vocalisés, famille de l’Aïkido), l’Hypnose Clinique, le Travail par la Voix (approche psycho-corporelle), le Coaching individuel et d’Équipe, l’Accompagnement par le Toucher (pratique kinesthésique), le Groupe de Codéveloppement Professionnel, la Facilitation des Dynamiques Collectives.