Systémique : le mot, la méthode, le malentendu

Systémique : le mot, la méthode, le malentendu


1. Une confession pour commencer

Le mot systémique gagne en popularité mais tend à signifier différentes choses. Tantôt une méthode, celle que je pratique, tantôt une caractéristique du monde. Ces deux usages renvoient à des réalités différentes, et la confusion entre les deux a des effets concrets.

Quand on dit aujourd’hui « c’est un problème systémique », on entend généralement : c’est vaste, c’est enchevêtré, ça nous dépasse. Le mot fonctionne alors comme un constat d’impuissance. Pourtant, la systémique à laquelle j’ai été formé propose au contraire une méthode pour agir quand les choses sont complexes.

Ce texte explore ce malentendu sans le fermer.


2. Deux usages qui ne disent pas la même chose

D’un côté, systémique comme adjectif. « Oppressions systémiques », « problème systémique ». Ces expressions ont une utilité réelle. Elles nomment le fait que certaines difficultés ne se logent pas dans des individus isolés, mais dans des structures, des routines, des interactions répétées. Elles déplacent la responsabilité du « mauvais élément » vers le tissu qui le produit. C’est un progrès qui permet des analyses plus justes.

Mais cet usage a un coût : C’est systémique devient une manière savante de dire on n’y peut rien. Le mot, victime de son succès, glisse vers le fatalisme.

De l’autre côté, la systémique comme méthode. Celle de l’École de Palo Alto, des thérapies brèves, et des coachs et facilitateurs de dynamiques collectives qui interviennent auprès d’équipes en difficulté. Cette systémique-là ne décrit pas le monde comme inextricable. Elle propose des prises pour agir dedans.

Je ne veux disqualifier ni l’un ni l’autre usage. Je veux nommer le malentendu. Car confondre le constat et la méthode revient à s’interdire la méthode au nom du constat.


3. La prise et le coup

Deux images m’aident à dire ce qu’est, pour moi, la systémique-méthode.

La première est celle de l’escalade. Face à une paroi, on ne grimpe pas en pensant à toute la montagne. On cherche la prise suivante. Une prise n’est pas une solution magique, c’est un point d’appui qui permet le prochain mouvement. La systémique, dans cette image, n’est pas une cartographie de la complexité. Elle est l’art de repérer où poser la main maintenant.

La seconde est celle du jeu d’échecs. Aux échecs, on ne joue pas au hasard. Sans prétendre calculer toute la partie, on suit une stratégie, on évalue la position, on choisit un coup qui ouvre des suites. Teresa Garcia nommait cette méthode la systémique stratégique, plus juste que systémique tout court : on agit avec méthode dans un environnement qu’on ne maîtrise pas.

Dans les deux images, ce qui compte n’est pas de comprendre le tout, mais de choisir le geste suivant.


4. Ce que la méthode change concrètement

Trois déplacements, principalement.

Plutôt que « qui est responsable ? », qui mène à la chasse au coupable, on demande « quelles interactions entretiennent la situation ? ». La responsabilité n’est pas évacuée. Elle est distribuée et rendue lisible.

Plutôt que « quelle est la bonne solution ? », qui suppose une réponse cachée à découvrir, on demande « quelles tentatives de solution entretiennent le problème ? ». Cette intuition a été formalisée par Watzlawick, Weakland et Fisch dans Changements (1974) : les difficultés persistantes sont souvent maintenues par les efforts mêmes pour les résoudre. Le manager qui contrôle davantage une équipe démobilisée renforce la démobilisation. Le parent qui insiste pour qu’un adolescent se confie obtient un silence plus épais.

Plutôt que « comment résoudre ce système ? », formulation impossible, on explore « quel pas ouvre le plus de possibilités ? ». C’est la boussole éthique proposée par Heinz von Foerster : agir de façon à augmenter le nombre de choix possibles.

Ces questions ne sont pas magiques, elles rendent l’action pensable dans un terrain qui paraissait bloqué.


5. Tenir la tension

Mon désaccord avec le glissement fataliste de l’usage en adjectif ne disqualifie pas pour autant cet usage. Nommer une oppression comme systémique reste utile et nécessaire. Ce que je conteste, c’est le moment où le constat ferme l’action plutôt que de l’orienter.

L’image de la prise d’escalade et celle du jeu d’échecs ont leurs limites. Aux échecs, les règles sont stables et les pièces ne changent pas d’avis. Dans un système humain, les règles bougent pendant qu’on joue, et les pièces parfois quittent le plateau. Les métaphores éclairent une intuition mais ne tiennent pas lieu de démonstration.

Je ne crois pas qu’il faille choisir entre les deux usages du mot. La systémique comme qualificatif et la systémique comme méthode désignent deux gestes intellectuels différents, l’un descriptif, l’autre stratégique, qui peuvent se nourrir l’un l’autre à condition de ne pas se substituer. Le constat sans la méthode produit du fatalisme. La méthode sans le constat produit du bricolage aveugle aux structures.

Cette tension est une exigence à tenir, dans chaque phrase où on l’emploie.

Partager cet article